Noël Bernard

Noël Bernard

Littérature et communication
Notes pour l'exposé qui ouvrit en 1978 les "Rencontres d'Octobre", organisées chaque année par l'association des Ecrivains de Serbie, à Belgrade, pour l'anniversaire de la libération du pays.

D'abord, je veux remercier l'Association des Écrivains de son invitation parce que, inviter l'étranger, c'est déjà donner une réponse pratique à la question proposée pour cette rencontre: littérature et communication ; c'est même l'articuler.
Toutefois, JE SUIS SEPARÉ PAR MA LANGUE. Et je le demeure. En un sens, nous n'avons de commun qu'une humanité au sujet de laquelle la littérature contemporaine justement s'interroge. Mais l'humanité est aussi notre distance puisqu'elle ne va pas sans la langue, et que la langue nous sépare.
C'est donc ce paradoxe que j'interrogerai : ce qui nous qualifie, ce qui nous permet d'être ensemble, est également ce qui nous sépare. La contradiction nous éloigne et elle nous réunit…

Poème/Fables pour ne pas

...

alors

la

vie

est devenue

le

mot

manquant

...

Fables pour ne pas - éditions UNES, p.39.

Texte/Le grand massacre

Depuis que le passé est notre avenir, nous mourrons sans cesse et même plusieurs fois par jour, tantôt tueurs, tantôt victimes. Cette inversion toujours possible des rôles entraîne une instabilité des corps : on coupe tellement de têtes, tellement de membres, qu'on ne sait plus à qui celle-ci, à qui ceux-là. Et la confusion s'augmente d'un acharnement contre les animaux... On égorge, on étrangle, on coupe le haut et le bas, ON SÉPARE L'INSÉPARABLE, on y va à la hache ou à la machette, on fait des tas où le mélange des restes défie le vieux sens de la propriété tout comme celui de l'identité...

Le grand massacre paru avec une lithographie de Daniel Nadaud - éditions Remarque, Trans-en-Provence, 2009. L'Outrage aux mots - la privation de sens -, P.O.L, 2011.

Poème/Sur un pli du temps
 

Ibis

le noir le blanc

d'entre deux

je ne sais pas

quelque chose m'attend

parmi les choses

une pierre au front

de la réalité...

les mots

vers le fond

le ciel au bout

du doigt

la main attrape

la langue...

Je ne sais pas

le silence s'irrite

le souffle

souffle dessus

un rêve d'eau

fait fleuve en tête

puis vient le vent

le froid aux dents

le souvenir

qu'il pleut

chez les morts

trop de je

trop de cicatrices

le visage

est resté dehors

trop longtemps...

trop de sert-à-rien...

une béquille-à-langue

bouche la gorge

je ne sais pas

j'appuie sur la lumière

un rire monte

rature la rumeur...

désavoue

le mot à mot...

l'orpheline

la bouche-non-baisée

grignote les lettres

du nom

que je ne sais pas

le monde chavire

derrière des dents petites

Dis-moi qui

je suis quel blanc

dans quel coeur 

personne n'a passé

la porte du suis

le corps est un livre

jamais ouvert

la vie a cousu

l'envers sur l'endroit

qui sait lire

dans l'INSEPARÉ

ce pas-savoir

nous habille

Ô sac sans suture

l'étranger regarde

à contre-corps

la fleur d'ombre

il lance

le couteau-bonheur

il jette son tu

sur la tempe

je ne sais pas

qui frappe à la couture

ni pourquoi la mémoire

a noyé les genoux

puis le ventre

un linge flotte

en tête une farine

d'alphabet

plus d'images

plus qu'un désir

de traverser le lit

de peau le lit

de nom

Première parution « sur un pli du temps » Les cahiers des Brisants, Mont de Marsan, 1988.
in La Chute des temps – « sur un pli du temps » Édition Gallimard, 1993.

Texte/Ce jardin d'encre

Et maintenant la main cherche à tâton une page habitable
sans doute faudrait-il laisser derrière soi la bouche obscure
mais sait-on à quoi ressemble l'autre côté de son visage
rien ne murmure en nous le pourquoi de la réalité
le déjà plus est aussi redoutable que le pas encore
tandis qu'entre les deux le présent est un râle écrasé sous le pied
quelqu'un qui n'est pas moi attend en moi un signe silencieux
dire ne suffit pas dire n'est pas un geste suffisant pour toucher le fond
pourtant dire est le bout qui reste bien que perdu dans la rumeur
une volée de mots plane toujours dans l'arrière-pays de vivre
où l'écoute approchée on rêve un instant d'une pluie de sens
et ce serait la grâce qui fut promesse dans l'enfance
une chose latente et qui tout à coup fleurit dans le corps
l'équivalent d'une caresse sur tout l'envers de notre peau
la nostalgie de tout ce qui ne fut pas en tient lieu parfois
comme si la trace était la même du vécu et du désir.
On oublie trop que l'émotion à sa nuit et son jour


Et maintenant comment devinez la distance de l'ombre
non pas celle qui tombe du corps mais celle qui la suit
il se pourrait que cette ombre ne soit qu'une idée d'ombre
mais pour autant sa substance n'en serait pas changée
ni le poids de cette chose qui est là par le manque de n'y être pas
qu'est-ce qui vas constamment sous nos talons cette peau vide
et déjà elle a revêtu notre nom et nous n'en savons rien
une trace en l'air exactement pareille au son qui s'efface en sonnant
pourquoi bat-on l'espace derrière elle afin de rattraper
on n'ose parler d'une âme après avoir parlé d'une ombre
à moins que l'âme et l'ombre ne soient la qualité du revenant
toujours entrain de troubler la perception du trop et du trop peu
revenu d'où d'ailleurs sinon du creux d'une absence où s'arrête
un appétit que rien ne satisfait jamais suffisamment
quelqu'un marche dans notre dos il se moque du face à face
puisque le corps en soi est le suaire de toute perte
son propre deuil ravive à tout moment la plaie de nos désirs


Et maintenant pourquoi une fois de plus rechercher l'inconnu
comme si quelque révélation pouvait venir au bout de l'insistance
il doit s'agir encore de trouver le mot qui pourrait illuminer le corps
mais qu'y a -t-il de commun entre le corporel et le langage
un jour peut-être existe-t-il entre les deux une coïncidence
le temps tout au plus d'un cri de joie qui n'a pas su ce qu'il était
que peut ensuite un cri jeté dans l'ignorance du sens
rien sinon se retourner contre la bouche ayant craché l'oubli
ruiné dans le corps mène l'élan vers la seule évidence
on écoute une rumeur dans l'arrière-pays de la voix
parfois cela résonne comme une promesse parfois ce n'est qu'un bruit
qu'attendez-vous dit la raison puisque rien jamais n'arrive par là
mais chacun caresse l'illusion comme son bien par excellence
ce qui n'existe pas ne doit qu'à nous d'avoir une existence
ainsi la fiction rature la réalité ou bien se venge
de ne pas suffire à la vie alors qu'elle suffit à l'occuper
la syntaxe peut tout sauf dévier la flèche et clouer l'âge

Réminiscence (18)
Ce jardin d'encre
édition Aencrages & co - octobre 2008

Bernard Noël est romancier, essayiste, critique d'art, poète
Son oeuvre, depuis Extraits du corps (1958), compte plus d'une cinquantaine de titres et de très nombreux livres d’artistes.

Publié dans Poétique